Beaucoup de choses se sont passées depuis mon dernier post… On a dû rentrer en France en urgence fin juillet pour des raisons de santé. Tout va bien maintenant, je vous rassure.

Quitter le Ladakh a été difficile… À vrai dire, c’est l’anticipation du départ qui a été tortueuse à vivre. C’est un moment ambigu, où l’on souffre à l’idée de la séparation imminente et où surtout on imagine l’avenir – ce grand bouleversement, sans pouvoir être en action, sans avoir aucune prise sur lui. Un entre-deux propice aux dérives de l’imagination.

On ne quitte pas comme ça un lieu qu’on a habité presque deux ans : rompre avec des visages, des rires, des chants (Nilza, je t’entends chanter quand je prépare à manger), des histoires en commun, un quotidien. Et on ne le quitte pas vraiment, ça devient une région intérieure.

Au confluent de l'Indus et du Zanskar.

Au confluent de l’Indus et du Zanskar.

D’autant plus quand c’est une expérience qui rime avec un grand bonheur, un réapprentissage, une réconciliation avec soi et beaucoup d’amour. La reconnaissance d’avoir vécu cette expérience incroyable prend le pas sur la mélancolie, avec juste cette envie dévorante de dire « merci » à tout bout de champ.

Loup et moi, on est arrivé avant-hier à Sri Lanka – je vais travailler 6 mois à l’Alliance Française de Colombo ! Je suis maintenant toute projetée vers l’avenir, un nouveau grand saut dans l’inconnu, mais un inconnu en rickshaw !

Découvrir un autre pays, d’autres langues, les cultures cinghalaises et tamoules, retrouver cette situation d’ignorant où on ne sait pas comment dire, où on ne sait pas comment faire ; où on apprend tout le temps. Passer aussi l’hiver au chaud – très chaud, après deux ans d’hiver ladakhi. Découvrir une autre culture bouddhiste. Plein de choses que j’essaie en vain de circonscrire avec ma pensée. On se pose et je vous en parle très bientôt, photo à l’appui !

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Être en France pour deux mois s’est révélé être très cool — malgré cette légende que quelques backpackers tentent de répandre : rentrer en Europe serait une espèce de défaite. Retourner dans ce monde gris où tout le monde fait la gueule, se serait la dépression assurée après une bourlingue en Asie… Que nenni !

C’est vrai que retrouver la France en novembre, ça n’aurait pas été pareil. Mais surtout ça dépend des projets avec lesquels on rentre. Ça dépend des gens qu’on retrouve et sur qui on peut compter ; je glisse un grand merci à tout le monde, de Belleville à Dinéault en passant par Granville ou Kerlouan.

Et Bréauté bien sûr ! Et la Popo !

À côté de ça, ça a été pour nous l’occasion de mesurer avec un œil encore empreint d’un peu d’altérité la chance que nous avons d’être né du bon côté du globe. J’ai beau être xénophile à tendance tiers-mondiste, avide de dépaysement ; je suis sacrément reconnaissante du hasard d’être née française.

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Ceux qui ont voyagé au Ladakh se sont rendu compte que la misère ne saute pas aux yeux. Les Ladakhis, même ceux qui n’ont vraiment pas grand chose, ont toujours un toit, de quoi manger et se chauffer et puis ils peuvent compter sur la solidarité de leur communauté.

On ne voit d’ailleurs jamais de mendiants Ladakhis… Pour tout dire, il y en a un. Un vieil homme vêtu dans la poussière de sa robe traditionnelle, il ne mendie que pendant la saison touristique. Parfois il vend des pierres qui font palpiter les portes monnaies des touristes en quête de spiritualité cheap. On retrouve sa tête de parchemin et son chapeau sur beaucoup de guides de voyage : il monnaye des photos de lui et a l’art de cultiver « l’authentique ». Il faut quand même reconnaitre qu’il a une sacrée gueule. Un rêve de photographe de voyage que je ne me suis pas achetée.

Jusqu’à récemment je trouvais les conditions de vie des Ladakhi spartiates, certes, mais dignes. La pauvreté à Choglamsar ou au fond des vallées oui, mais pas la misère. Les conditions de vie sont très différentes en ce qui concerne les ouvriers souvent Népalis ou Biharis qui vivent dans des conditions déplorables – voir article, les petites mains.

Après avoir vécu au côté de Loup son hospitalisation, ma perception s’est modifiée.

L’hôpital de Leh – seul hôpital du district — est fonctionnel tant que les examens à prescrire et les solutions à apporter aux problèmes médicaux sont basiques. Je ne veux pas inquiéter les voyageurs qui auront besoin d’un plâtre suite à un pas malheureux pendant un trek épique ou d’antibiotiques après avoir mangé un dhal douteux. Les problèmes liés à l’altitude sont également bien pris en charge, étant le mal récurrent des touristes, vous aurez droit à votre dose d’oxygène dans un beau caisson.

Mais si vous avez besoin d’investigations plus poussées…

Loup souffrait d’une très haute fièvre sans autre symptôme. Concrètement, il était complètement assommé et maigrissait de jour en jour. J’ai eu très peur. Dr P.T, généraliste bien connu à Leh a fini par faire hospitaliser Loup, après lui avoir donné des antibiotiques – qui sont restés sans effet — et prescrits trois fois les mêmes tests de typhoïde et malaria – parce que, comme il dit, « avec les tests, on n’est jamais surs ».

On arrive donc au « medical ward », ce dortoir ou 16 personnes toussent, crachent et s’accrochent patiemment. Les infirmières ne parlent pas anglais donc on fait comme on peut avec notre petit hindi. Elles ne portent pas de gant et c’est à nous de les pousser à prendre la température de Loup, sa tension ou d’effectuer les examens prescrits par le médecin.

On va de surprise en surprise quand on me demande d’aller acheter en pharmacie à l’extérieur de l’hôpital les seringues, les cotons, les produits à injecter, tous les médicaments. Le moto de l’hôpital c’est « bring your own ». Les seuls matériels fournis sont un lit et l’attention d’un médecin qui voit 60 patients par jour. Il faudra apporter non seulement le matériel médical mais aussi sa nourriture et même son eau. Vous avez intérêt à avoir un accompagnant car il va vite faire partie du staff  ; les infirmières m’ont laissée dormir à côté de Loup pendant toute la semaine d’hospitalisation.

En allant aux toilettes, j’hallucine. En entrant, on se retrouve face à deux portes, le sol est inondé d’un liquide brunâtre — oubliez les tongs. On se dirige comme on peut vers une des portes. En l’ouvrant, on découvre des trous recouverts d’excréments, ça doit être les toilettes. Je suis loin d’être une parano de la bactérie et des microbes, je suis quand même dans un hôpital : je me mets à rêver de flots de javel en évitant autant que possible les contacts, vite se laver les mains !! je me dirige vers les deux lavabos, l’un comme l’autre recouvert par une couche de crasse, du papier usagé… mais pas de savon. Alors que je me berce de pensées occidentales parfum citron chimique, je sens quelque chose bouger dans mon hors champ. Dans les toilettes, il y a deux poubelles médicales sans couvercles, une avec des seringues usagées et l’autre avec des cotons, compresses, bandages tout aussi usagés.J’y vois frétiller  les moustaches d’un gros rat gris qui mange des déchets médicaux, deux autres sortent carrément de la poubelle et déambulent tranquillement jusqu’au trou qui fait office de toilette, absolument pas effrayés par ma présence.

Là, y’a comme un laps, un sas de décompression mentale. Je tente de me calmer en revenant dans le dortoir, je vois que les familles commencent à apporter le diner. Des jeunes, des vieux, des femmes, des enfants avec des thermos de soupe accrochés au coin des bras.

Les  Ladakhis les plus riches pourront se faire soigner à Delhi, les voyageurs rentrer dans leur pays ; les autres ne pourront que rester dans ces conditions d’hospitalisation misérables et l’impossibilité de faire des examens poussés.

Tous les patients reçoivent beaucoup de visites, on mange la thukpa avec le tagi ou des chapatis. Ça sonne cliché mais c’est vrai ; les conditions matérielles sont vraiment pathétiques – et à ce point, dangereuses – mais la chaleur humaine est bien présente. Tout le monde a quelqu’un à son chevet, la famille et la communauté se relaient, on installe même des nattes entre les lits d’hôpitaux pour passer la nuit.

On a pu se faire porter par cette solidarité. J’ai encore été touché de plein cœur par l’honneur que placent les Ladakhis dans la générosité. .Je remercie encore nos élèves et nos amis du Ladakh qui se sont mobilisés – c’est vraiment de la logistique et de l’amour — pour venir tous les jours nous apporter à manger et nous faire marrer.

Ya djuley mes amis, merci merci merci !

Je vous dis à bientôt pour la suite de nos aventures, cette fois ci à Sri Lanka !

Monastère d'Hemis.

Monastère d’Hemis. Il doit faire -10 degrés. Stanzin etAngchok dansent à l’entrée du temple alors que leurs familles assistent au Cham, la cérémonie des masques.