Vous allez découvrir un texte écrit par mon Loup, finaliste au concours APAJ 2015 du journal Libération avec pour thème imposé Le voyage : vivre aujourd’hui entre fraternité et intimité. Cette courte fiction s’inspire largement d’ une problématique très actuelle au Ladakh, celle de la sédentarisation massive des nomades du Chantang. Je vous invite à vous faire votre propre opinion quand à la disparition imminente de ce mode de vie ancestrale. Si vous voulez aller plus loin, je vous conseille un très beau documentaire de Marianne Chaud « La nuit nomade » qui vous donnera sans prêt-à-penser une idée de la complexité de cette problématique ou s’entrechoquent tradition et modernité. 

Retrouvez d’autres textes sur le blog de Loup :  10 Minutes. Bonne lecture à tous!

Dernier Voyage

C’est le soir du dernier jour. Depuis quelques semaines la plaine désertique a perdu l’herbe rase qui colorait le creux de son arc. Les montagnes semblent plus épaisses, un vent qui parle déjà des neiges dévale leurs flancs depuis les cols glacés. La saison froide s’annonce patiemment dans toute l’immensité du Chantang, l’hiver sera là demain. Pour les nomades ladakhis, il est temps de reprendre la route.

Le camp est défait, chacun a choisi ce qu’il emportait vers les plateaux de l’hiver. L’air rare claque encore de quelques coups, de craques, de toiles de tente qu’on frappe ; chèvres et boucs bêlent, habitués aux bruits de la troupe qui s’ébranle. La masse velue des yaks a été rassemblée ; tout est prêt.

Dans la nuit qui tombe quelques familles se serrent sous la dernière tente : l’air glacé hésite à attaquer la danse des ombres jaunes qui résistent encore à l’immensité obscure — on entre, et la nuit soudain disparait. Dedans, sur les couvertures en laine, autour d’un poêle de fer où fument quelques casseroles noircies, ils rient, ils chantent. Ce soir il ne reste plus tellement d’hommes et de femmes autour du feu, chacun évoque les plaines de l’enfance, souvenir d’effervescence des grandes migrations. Tant d’amis ou de frères ont depuis vendu leur troupeau et pris la route pour être à leur tour pris par la ville. Ceux qui restent se serrent autour des traditions de leurs pères comme les familles autour de l’âtre. Les démons fuient les rires des frères, m’a dit un jour l’un des bergers.

À côté de moi dans le cercle animé Lobsang est le plus âgé de tous ; il flotte dans les plis de son épaisse robe rouge, souffle des mantras au rythme d’un moulin à prières antique. La peau sombre et crevassée de son visage raconte une vie de feu et de glace, de rires. C’est qu’il marchait déjà avant qu’on utilise des Jeeps pour aller d’un camp à un autre. Il marchait avant que la route ne vienne jusqu’à leurs camps. Il marchait avant tous les autres. Et même après tant de pas le grand-père reste un nono, un enfant émerveillé par les promesses de la piste ; ce soir il sent un peu plus vivement le rance du beurre mêlé au musc des peaux de bêtes et l’acide du fromage qui cuit dans l’eau bouillante.

Le vieil homme me tend un plat de kolak, des boules de farine grillée mélangée à du thé et à du beurre. « C’est bon pour moi qui n’ai plus de dents ! » Le sourire généreux illustre l’effet du temps. Il ajoute : « Il y a encore dix ans, c’est moi qui menais les autres d’un camp à l’autre. Maintenant je tourne mon moulin, et c’est mon fils Tashi qui s’occupe du troupeau. Il est le chef de notre famille, je suis très fier de lui. » De l’autre côté du cercle Tashi est en vive discussion avec son voisin, ses mains agitent l’air de paroles palpables. Chacun sous la tente leur jette des regards furtifs, comme pour suivre de loin l’avancée du débat. Devant mon air intéressé, l’ancien explique : « Ils parlent de demain, quand le camion va venir, et ils plaisantent — mais ils sont tristes aussi. »

« Ils sont tristes ? Pour le voyage ? »

« Non, ils sont tristes à cause du camion du boucher qui viendra de la ville au petit matin. Tu vois celui-là, à gauche de mon fils, il a pris sa décision. Demain, il dira adieu à chacune de ses bêtes et il les fera monter dans le camion. Puis il prendra le minibus et il ne reviendra plus. »

Je regarde l’homme qui se prépare à quitter la terre de ses pères. Il rit, il échange des accolades avec Tashi, le fils du patriarche ; il n’y a aucun ressentiment dans le regard des autres. Pourtant, pour chaque famille qui prend la route dix hésitent jusqu’à l’automne suivant. Ceux qui restent ne jugent pas : eux aussi, un jour, prendront le même chemin.

« On a honte de voir notre peuple disparaitre dans la nuit », reprend l’ancien. « Est-ce qu’on peut empêcher le soleil de se coucher derrière les falaises ? On veille entre amis pour faire durer un peu le jour, mais dehors tout est déjà noir. »

« Et toi, et Tashi, et ta famille ? Que ferez-vous demain quand le camion viendra ? »

Son sourire se fissure un peu. Les yeux soudain fatigués attrapent quelque chose de très profond ou de très lointain, au-delà de la tente, peut-être au-delà du temps. « Il n’y a rien pour moi à la ville. Ici mon corps s’abime, mais mon cœur est libre. » Pause. « C’est à mon fils de choisir. C’est sa vie maintenant, je dois compter sur lui. »

Et son fils, qu’a-t-il décidé ?

Ma question résonne contre le silence du moulin, qui tourne et tourne et tourne.

La dernière nuit s’étire, je me tiens à l’écart. Ce temps leur appartient, il a la forme mobile de leurs gestes affectueux. La lumière fébrile des bougies sur l’autel du bouddha éclaire l’extraordinaire intimité de la communauté d’hommes et de paysages, chaque année plus fine que l’air rare d’altitude. Le feu n’est plus que braises, les voix baissent avec la lumière — on chuchote encore. Un morceau d’aujourd’hui subsiste dans le cercle des corps. Puis chacun s’endort.

Le fils de Lobsang lui serre l’épaule. « Il est temps apa-lé » — moi aussi ça m’a réveillé. Le vieux frissonne dans le petit matin, encore plein de la brume des souvenirs. Tashi le tient par le coude, il l’aide à se mettre debout. « Dis aux autres de veiller sur le troupeau, je reviendrai vite » lance le vieil homme, pour y croire encore un peu. Les yeux du fils me disent au revoir pendant qu’il glisse des paroles rassurantes dans l’oreille de son père ; je les regarde monter dans le minibus rouge. À l’intérieur, d’autres familles attendent déjà, toutes leurs possessions fixées au toit par des cordes de plastique.

La voiture démarre en secouant le silence. À l’intérieur, Lobsang fait tourner machinalement son moulin, sans quitter des yeux la demi-obscurité de la vallée. Il pense peut-être aux autres, ceux qui dans quelques heures reprendront la longue marche des nomades ladakhis. Avec eux restera le temps de sa jeunesse, le temps qui retourne sans cesse des camps d’hiver à ceux de l’été, du père au fils, de cette vie à la prochaine.

Vivre aujourd’hui – pour Tashi et son vieux père c’est changer de temps. Dans le minibus qui me dépasse le moulin tombe des mains de Lobsang, sans que personne ne le remarque. Bientôt la voiture n’est plus qu’un peu de poussière dans le creux des montagnes, et je pense une dernière fois au vieux nomade, parti pour son dernier voyage.

Loup Topalian