* Atché : grande soeur en ladakhi

Sur ma droite, une langue de soleil caresse la petite montagne rocheuse. Agile et douce, elle révèle puis atténue les aspérités ocre. Le contraste s’affole : des formes lunaires s’aiguisent sous la lumière changeante. L’ocre devient cuir, comme la peau d’un vieil éléphant. À ma gauche, le Stok Kangri est bien sûr toujours planté là avec ses 6000m, sa ligne de glaciation haut-perchée et bien nette. La blancheur du glacier ressemble à du velours dont le drapé s’étale sur la succession de pics. En face de moi, la Shanti Stupa, comme un petit champignon blanc qui a miraculeusement poussé dans le désert et dont les fidèles font religieusement le tour dans le sens des aiguilles d’une montre pour respecter l’ordre cosmique. Ici, la flèche du temps se mord la queue pour renaître sans cesse.

Gompa village, dans les hauteurs de Leh, mai 2015.

Tous les jours depuis notre installation il y a un mois à Kakchal, dans les hauteurs paisibles de Leh, je scrute ce paysage depuis la terrasse. On ne se baigne jamais deux fois dans le même Ladakh : le pouvoir de métamorphose de la lumière met en scène l’imaginaire sans relâche.

La saison est lancée : dans le centre de Leh, les shops et les restaurants ouvrent les uns après les autres, des embouteillages bloquent des rues dans lesquelles il y a encore un mois l’imagination sifflait un air fameux d’Ennio Moricone. On a donc décidé de rejoindre Kakchal pour être au calme, entendre les zos meugler et les moulins à prières chanter.

Yangtang, mai 2015

Yangtang, mai 2015

La route de Shrinagar qui nous relie au Cachemire est ouverte ! Ça veut dire pour nous un arrivage de fruits, de légumes tant désirés pendant 6 mois. Les rues ont retrouvé les bananes pendues aux étals des Sabjis Walas, les cireurs de chaussures, réparateurs de fermetures éclairs, tatoueuses au henné, marchands itinérants de momos ou de brochettes de moutons. Ils sont venus rejoindre les vendeurs d’abricots et de fromages séchés qui ont pignon sur rue été comme hiver, regardant l’agitation naissante avec un sourire qui m’intrigue.

Gompa village, dans les hauteurs de Leh, mai 2015

Gompa village, dans les hauteurs de Leh, mai 2015

Pendant trois semaines, j’ai pu partager ma vie au Ladakh avec ma grande sœur. Partager la montagne et les gens. Le grand sourire de Yangskit dans le petit village de Rumbac : femme magnifique (et je pèse mes mots) d’une quarantaine d’années. Quelque chose s’est déplacée en moi quand je l’ai vu la première fois, comme un dernier mécanisme de défense qui s’effondre. Elle respire la bonté rieuse, douce et joueuse qui flotte dans l’air raréfié du Ladakh. Je voulais absolument que ma sœur sente ce truc qui me terrasse encore plus que les sommets enneigés — ces putains de sourires qui vont se loger dans le fond des tripes pour réveiller la beauté. Des sourires qui disent tout : du plus grave au plus léger, des sourires qui savent et donnent.

Moti Market, Leh, mai 2015

Je goûte encore plus intensément au Ladakh à l’idée de partir dans deux mois vers d’autres aventures. L’attachement est fort, le cœur chavire un peu et puis la tête combat ; il y a plein d’ailleurs, l’amour ne doit pas faire perdre la vue. Je sais maintenant dans ma chair qu’un autre mode de vie existe au Ladakh. Je reviendrai, je le sais.

Vallée de la Nubra, entre Diskit et Hundar, mai 2015

Vallée de la Nubra, entre Diskit et Hundar, mai 2015

Alors avec Sandrine, on a arpenté les petits chemins de trek et les villages. Avec le plaisir de la voir découvrir, le sentiment de privilégiée qui me prend et surtout la joie d’être ensemble. Comment il y a trois ans, j’aurais pu m’imaginer papoter avec ma frangine dans les dunes de sable de la Nubra au milieu de l’Himalaya?

Yangtang, mai 2015

Yangtang, mai 2015

Elle a pu nous accompagner à Delhi — où Loup et moi devions suivre une formation pendant trois jours — et se rendre compte un tout petit peu de la diversité tentaculaire de l’Inde, perdre 3500 m d’altitudes et gagner 20 degrés suintants d’humidité.
Sandrine qui se jette dans un bain brûlant et bruyant, seule avec son Routard et les milliers de vies qui font vibrer le labyrinthe de Old Delhi alors qu’à 20 minutes de rickshaw nous profitons de la climatisation de l’Alliance Française dans un quartier d’ambassade aux larges avenues.

Delhi, Sandrine en rickshaw, mai 2015

Delhi, Sandrine en rickshaw , mai 2015

Le soir, on se retrouve tous les trois à Pahar Ganj, au dernier étage de notre guest house tenu par un sikh taciturne qui nous impressionne avec son français aux accents penjabis. Assis sur deux chaises en fin de vie et une table improvisée, on profite de la vue sur les toits. Des vêtements un peu partout luttent pour sécher malgré l’humidité, des hommes jouent aux cartes en se lavant les dents, d’autres remplissent les citernes qui permettent aux voyageurs de prendre des douches. Soulagée par la fraîcheur relative du soir, on observe le ciel que la pollution teinte d’un violet nacré, un lampion enflammé traverse notre champ de vision en montant toujours plus haut dans la nuit indienne. Sandrine nous raconte son épopée de la journée, une brochette de paneer trempée dans la sauce à la menthe. Je suis super fière d’elle.

Old Delhi, mai 2015

Old Delhi, mai 2015

Avec ma sœur on partage une mère, une famille, une histoire. Si nous ne partagions pas le sang, il nous resterait l’amitié. Nos pères et nos seize ans de différence n’ont jamais fait obstacle à ce lien, qui s’est nourri et fortifié par choix. C’est peut-être ma demi-sœur, mais c’est une amie entière, quelqu’un avec qui je veux traverser le temps qui passe. La douceur que dissimule à peine sa grande gueule, la générosité à fleur de nerf, son appétit pour la vie, pour l’autre, sa passion quand elle s’enflamme ; tout ça pue la vie et moi ça me plait.
L’une comme l’autre radicale et impulsive, les vannes fusent comme pour sceller notre complicité avec pudeur. Une pudeur qui s’effeuille quand la veille de son départ elle me prend dans ses bras pour me dire qu’elle est fière de moi, pour lui dire que je l’aime et que ces 3 semaines nous ont encore plus rapprochés. Il faut avoir des couilles pour dire son amour, j’aime à penser qu’on les a dans le cœur.

Yangtang village, mai 2015

Yangtang village, mai 2015

La première semaine, nous sommes parties à l’assaut du Cham trek que les guides appellent aussi le « baby trek ». . Cette randonnée entre Likir et Tingmosgam — avec une ou deux étapes — est parfaite pour se mettre en jambe et s’adapter à l’altitude. Vous trouverez des home-stays (chez l’habitant) à 800 roupies à Yangtang et Hemis Shupashan, le prix est fixe et comprend la nuit, un dîner, un petit déjeuner et un maigre pack lunch à picorer sur la route. Si vous ne voulez faire qu’une halte et que vous favorisez le confort, passez la nuit à Hemis Shupashan. Deux/trois heures de marches avant vous pouvez aussi vous arrêter à Yangtang : magnifique et tout petit village perché au bord d’une colline — les homestays un peu plus spartiates ont une vue imparable sur la vallée plongeante.
Si vous ne voulez pas prendre de guide, c’est tout à fait possible avec une carte sommaire — quoi que les agences vous disent. La route est facile excepté juste après Hemis Shupashan ou vous devez faire bien attention — oui, ça sent le vécu.

Vallée de Cham, Sandrine, mai 2015

Environ un kilomètre de marche à plat après le village, vous faites face à une descente plongeante sur un petit canyon : prenez bien la route en zigzag qui descend avec le plus de dénivelé et longez la montagne de droite, vous allez passer un petit col en face de votre point de départ et redescendre vers le village de Tingmosgam. Si vous jugez, comme ma sœur et moi, que cette piste a l’air un peu trop casse-gueule pour être la bonne, que vous longez donc la montagne de gauche vous vous retrouverez à descendre pendant deux heures jusqu’à un camp militaire désert sorti de nulle part avec une horde de chiens comme comité d’accueil. J’aime beaucoup les chiens mais trente bestiaux faméliques qui vous aboient après en vous reniflant le derrière dans une ambiance paranoïaque à la zone 51…

Hemis Shupashan (après cette stupa ,faites attention à ne pas vous tromper de route), mai 2015

Hemis Shupashan (après cette stupa, faites attention à ne pas vous tromper de route), mai 2015

Beaucoup se sont trompés de route — l’histoire a bien fait rire mes élèves guides — mais bien avertis vous n’aurez pas de problèmes. De toute façon, la route carrossable n’est jamais bien loin, certaines agences proposent même des voitures-balais si vous voulez écourter l’itinéraire. Vous pouvez aussi faire du stop, pratique qui marche très bien au Ladakh ; c’est l’occasion de partager une discussion avec un Ladakhi, grimper dans la cabine d’un magnifique camion kashmiri ou écouter la All India Radio à fond avec un chauffeur Népali. Ce trek est donc adaptable selon les envies, parfait quelque soit votre condition physique ou votre âge. Un peu de marche, des villages typiques et l’accueil chaleureux des habitants.

Yangtang village, sur le toit du home-stay (chez Dolma), mai 2015

Yangtang village, sur le toit du home-stay (chez Dolma), mai 2015

Je savoure déjà les futurs treks et ascensions à venir, j’ai hâte de retrouver le lac Tsomoriri, de traverser les hauts cols qui mènent à la vallée de la Spiti… Bientôt, on va me retirer mon plâtre au pied droit — il ne s’agit pas d’une blessure de guerre, trophée d’une randonnée épique mais juste une entorse faite en loupant une marche dans Chanspa road… rien de très glorieux ! On va enfin pouvoir commencer à parler Stok Angri, gravir ses 6000 m et atteindre en amoureux le sommet que j’observe tous les jours depuis notre terrasse.

Hemis Shupaschan, mai 2015

Hemis Shupaschan, mai 2015

Avant de vous quitter, je tiens à vous remercier pour tous les messages inquiets que j’ai reçus quant aux deux tremblements de terre qui ont eu lieu au Népal. Pas de secousses ici — nous sommes à 1000 km de Katmandu — bien que la tristesse ait touché tout le Ladakh en rassemblant les nombreux travailleurs Népalis qui travaillent ici, les Ladakhis ainsi que les touristes lors de marches silencieuses et de veillées à la bougie. Les bouddhistes, les musulmans, les hindous, les sikhs et les chrétiens ont prié ensemble au milieu du marché, unis face à l’horreur qui frappe sans distinction de religion, dépassant leurs différences dans la solidarité.

Rumbac, mai 2015

Rumbac, mai 2015

Je vous dis à très vite et j’incite tous les voyageurs qui viendront au Ladakh cette été à alléger leurs sacs en venant déposer leurs livres terminés à l’Alliance Française de Leh. Cela nous permettra d’étoffer la petite bibliothèque à destination de nos étudiants Ladakhis, merci !

Gompa village, mai 2015

Gompa village, mai 2015

Et merci Sista! Merci d’être toi et d’être venu jusqu’en Himalaya pour construire ces souvenirs avec moi. O Djuley Atché-lé!