J’ai lu un article très intéressant paru ce mois-ci dans le magazine  Stawa  concernant la problématique que j’évoquais dans mon dernier post. Je reste le produit de ma culture ; mon analyse personnelle de l’impact du « développement » au Ladakh est donc conditionnée par des représentations occidentales. Il me semblait intéressant de vous donner le point de vue d’un Ladakhi sur ce sujet qui passionne ici, vous le trouverez en bas de page.

Voilà deux ans que Stawa (“perspective” en ladakhi) est publié mensuellement en anglais au Ladakh. Il a le mérite de permettre le dialogue entre différents points de vue, en représentant les hommes comme les femmes, les jeunes comme les plus agés, les bouddhistes comme les musulmans, les partisans du Congrès comme ceux du BJP.

Jeunes filles au monastère d'Hemis.

Jeunes filles bouddhistes au monastère d’Hemis.

Philosophie que ne partage pas vraiment les deux autres journaux publiés dans le district de Leh car bien que la liberté de la presse soit inscrite dans la constitution, la société ladakhi qui n’est traditionnellement pas individualiste génère des tabous. L’opinion de l’individu doit se ranger à celle de la communauté qui est elle-même modelée par les grandes organisations religieuses conservatrices comme par exemple la LBA Ladakh Buddhist Association qui a clairement plus de pouvoir ici que les représentants de l’État.

Une élève Ladakhi et journaliste à Delhi nous a confié qu’il y avait encore beaucoup de travail à réaliser pour libérer la parole. Stawa constitue une initiative qu’il faut saluer, en osant parler de ce qui d’habitude est passé sous silence comme par exemple les violences physiques et symboliques faites aux femmes, leurs statuts dans la société. Et là-dessus, je voudrais ajouter un mot.

Le Ladakh est plus progressiste à ce sujet que le reste du sous-continent, il fait meilleur être une femme ici qu’au fin fond de l’Orissa mais cela ne constitue pas vraiment un repère parlant. Cette comparaison avec le reste de l’Inde empêche beaucoup de Ladakhis (hommes comme femmes) de prendre conscience de leurs propres problèmes à ce sujet. Le Ladakh était encore vu récemment comme un territoire ou le taux de criminalité était nul, on s’interroge de plus en plus à savoir si ce n’est pas l’omerta qui maquille les statistiques.

Petite fille musulmane et son grand père, Old Leh

Petite fille musulmane et son grand père, Old Leh

Alors oui, le taux de criminalité grimpe légèrement depuis quelques années: 7 cas de viol déclaré en 2014 dans tout le Ladakh contre 2 en 2013 et 1 en 2010. En ce qui concerne les femmes battues, 3 plaintes en 2014 (pour une population d’environ 300 000 habitants). Ceci est certainement  le symptôme d’un tabou qui s’effrite à peine. Bien sûr ici c’est loin d’être New Delhi mais la pression communautaire, la lenteur de la justice et la stigmatisation qui fait suite à une plainte empêche les femmes de s’exprimer et les chiffres de parler. Avant même la naissance, la discrimination fait son lit.

D’après les enquêtes officielles de 2011, dans le district de Leh (Le Ladakh comporte le district de Leh et le district de Kargil), on fait face à un ratio de 583 femmes pour 1000 hommes ce qui pose le problème de l’illégal avortement sur critère de sexe. En Inde, on ne peut pas légalement demander à connaitre le sexe de son enfant pendant la grossesse afin d’enrayer ce phénomène. On note quand même que les chiffres concernant les enfants entre 0 et 6 ans sont rassurants , le ratio au Ladakh est en voie d’équilibre.

 

Marchande, Moti Market, Leh

Marchande, Moti Market, Leh

En parlant du tabou régnant quant aux statuts des femmes Ladakhis, je ne veux pas effrayer les voyageuses qui viendront visiter la région cet été. Je parle ici de problématiques qui sont internes  aux communautés et aux foyers ladakhis et qui n’ont pas de place dans un rapport touristique. La personnalité sociale est différente de ce qui se passe une fois la porte de la maison refermée.

Le Ladakh, beaucoup plus que le reste du sous-continent, est très facile à voyager pour une femme, même seule. J’ai eu quelques mauvaises expériences en inde, spécifiquement au Penjab où quand je m’adressais à un homme, il ne pouvait répondre qu’à Loup, mon compagnon. J’avais l’impression de n’ exister qu’ en tant que phénomène de foire ou de source de fantasmes libidineux.

Étant donné la frustration sexuelle régnante, la femme étrangère évoque une liberté sexuelle là-bas inexistante qui peut vite associer la blanche à une “pute”.sic. Mains aux fesses dans les bousculades, yeux qui ne vous quittent pas pendant quinze heures de trajet de bus, demandes pressantes des jeunes hommes de la classe moyenne pour prendre un selfie avec vous qu’ils feront ensuite circuler sur Facebook en faisant croire n’importe quoi.. Celles qui ont voyagé en Inde reconnaitront tout cela. Au Ladakh, c’est totalement différent.

Ici, je me sens reconnue et je n’ai aucun problème dans mes interactions avec les hommes ladakhis que je côtoie, qui sont respectueux, pleins d’humour et toujours prêts à aider. Bien sûr il faut respecter quelques règles, ne pas se balader en short, le ventre ou les épaules à l’air. Ne pas embrasser son compagnon en public. Et la cigarette à la bouche d’une femme continue à susciter beaucoup de curiosité ou de mépris chez ceux (hommes comme femmes) qui ne travaillent pas en contact avec les touristes. Pour l’anecdote, j’ai une élève de 40 ans, mère et professeur d’anglais — la seule femme ladakhi que je connaisse qui fume — et elle se cache toujours pour le faire dans les toilettes sèches de l’école.

Je referme cette parenthèse que je déveloperai à l’occasion d’un prochain post. Je file manger mon dalh chawal  et je vous laisse découvrir ma traduction de l’article de Lobsang Chosdup PHD sur l’impact du développement au Ladakh. Je me suis permise d’ajouter quelques notes de bas de page pour situer le contexte quand cela m’a semblé nécessaire… Bonne lecture !


Critique du développement

 Le Ladakh est une région qui partage ses frontières avec le Pakistan et la Chine. Malgré son importance stratégique, les gouvernements successifs de l’Inde l’ont négligé. La région est en voie de développement depuis quelques dizaines d’années cependant il s’agit de savoir à quel point ce développement est durable et équitablement réparti.. Étant donné la diversité régnant au Ladakh, je me concentrerai dans cet article sur la ville de Leh.

Historiquement, la société Ladakhi s’est structurée autour d’un mode de vie agropastorale s’appuyant sur une interdépendance forte entre communautés. L’idée formelle de « développement  » s’est répandue au Ladakh à partir de 1947 à la suite de l’indépendance de l’Inde et du déploiement des formes armées dans la région afin de défendre le nouveau territoire national. Par conséquent, le développement du Ladakh a essentiellement pris forme à travers des impératifs de sécurité. L’aéroport de Leh et le réseau routier en sont les meilleurs exemples.

Malheureusement, les Ladakhis souffrent toujours du manque d’infrastructures et se retrouvent largement dépendants de l’armée indienne. Bien que les leaders Ladakhis se targuent d’initier différents projets, le développement en faveur des particuliers est relativement nouveau — cela explique l’échec à fournir les aménagements de première nécessité.

Dans le secteur civil, le processus de développement a débuté avec l’ouverture de la région au tourisme en 1974. Il s’est répandu en 1995 avec la mise en place du Ladakh Autonomous Hill Developpement Council. Aujourdhui les constats divergents : certains se réjouissent que la région ne soit plus « à la traine » alors que d’autres critiquent l’ occidentalisation et l’indianisation du Ladakh qui s’en suit  1. Selon moi, Le Ladah reste sous-développé et nous nous devons d’examiner l’impact de cette situation sur la société.

Militaire Indien, Karzu pond

Militaire Indien, Karzu pond

Contexte politique

La politique au Ladakh s’exerce en créant des divisions. Auparavant, la région maintenait son unité dans le contexte de la domination Cashmiri 2 en affirmant la particularité de sa culture et de son identité. Cette affirmation allait de pair avec la demande d’un statut spécifique pour la région, l’Union territory (UT). L’activisme politique qui soutenait cette demande a pourtant décliné après les élections 3. Les priorités à court terme ont éclipsé les problématiques de fonds en attirant l’attention populaire sur des enjeux communautaires.

Après la mise en place du Hill Council, les revendications d’autonomie n’ont récolté que peu d’adhésions et le renforcement du pouvoir du Concil a été la préoccupation majeure des politiciens.

Tourisme et inégalités

Le Ladakh est devenu une destination touristique majeure 4, prisée pour la beauté de son environnement et sa culture unique. Le tourisme a permis une nette amélioration de l’économie locale, créant de nombreux emplois saisonniers et favorise la construction d’infrastructure. Mais c’est l’agriculture qui en paye le prix, avec un manque de main-d’œuvre chaque année plus problématique. Quant aux bénéfices produits par cette activité ils ne sont pas redistribués. Le chômage parmi les jeunes reste très fort du fait de l’activité uniquement saisonnière et de l’emploi quasi-systématique de non-Ladakhis dans hôtellerie 5. Les profits se concentrent dans les mains d’une petite portion de la société — rarement au-delà de Leh.

Infrastructures

Les guest-houses, les homestays et les boutiques se sont multipliés à Leh, mais est-ce un modèle durable de développement ? Le Hill Concil a de son côté poussé la création d’infrastructures, mais aucune en accord avec le style et les technologies locales. La nouvelle façade de l’hôpital de Leh tente cependant de donner l’exemple en introduisant un peu d’architecture traditionnelle.

Convoi militaire, Route de Lamayuru

Convoi militaire, Route de Lamayuru

Les routes principales en excellentes conditions cachent mal l’état de délabrement du réseau secondaire inutile au déploiement de l’armée. De la même façon, les coupures d’électricité restent quotidiennes malgré les grands projets mis en place pour produire de l’énergie 6. L’accès à l’eau courante est inexistant ou inopérant sur la plupart du territoire et l’eau à Leh est largement polluée 7. Les structures sanitaires sont aussi globalement absentes 8.

Le problème de la santé et autres défis

Le réseau de santé souffre d’un manque chronique de personnel qualifié comme d’équipement spécialisé. Les patients atteints de problèmes sérieux doivent aller chercher ailleurs l’accès au traitements — à leur propre frais. D’un point de vue moral, l’augmentation du malaise social suggère que les « progrès » ressemblent en fait à une régression. Le vol, le viol et la violence sont devenus des problèmes récurrents à Leh. La tradition d’interdépendance s’estompe face à l’individualisme et au matérialisme 9.

Éducation et Chômage

Malgré l’importance que les Ladakhi donnent à l’éducation, les options pour un enseignement supérieur sont extrêmement limitées au Ladakh. Par conséquent, beaucoup doivent quitter la région et n’ont que peu de perspective professionnelle à leur retour. De même en ce qui concerne les concours officiels, puisqu’il n’y a pas de centre d’examen au Ladakh.

Les moines et les militaires sont complètement intégrés à la société civile, tout le monde vient assister au Match de Hockey , Karzu Pond.

Les moines et les militaires sont complètement intégrés à la société civile, tout le monde vient assister au match de hockey sur glace , Karzu Pond.

Conclusion

Le constat du développement au Ladakh semble donc exagéré. S’il est certain qu’un changement a lieu, on ne constate pas d’amélioration dans la vie des gens, et nous devrions probablement tenter des approches différentes. D’abord, l’action politique devrait renforcer l’interdépendance au lieu de créer des divisions. Le Hill Concil reste faible, incapable d’implémenter les réformes profondes nécessaires à la mise en place d’un développement efficace — ce qui commencerait par une coopération entre Leh et sa voisine Kargil.

Ensuite, l’économie touristique doit devenir durable, économiquement comme écologiquement, et voir ses profits redistribués à travers toutes les sections de la société.

Troisièmement, il est impératif de renforcer les infrastructures dédiées à la santé, ainsi que le réseau routier secondaire. Des commodités d’utilité publique comme des toilettes  devraient être construites à différents endroits, en suivant le style et les technologies locales.

Quatrièmement, il faut relever la qualité de l’éducation grâce à une formation des enseignants mise à jour et un processus de contrôle qui en déterminerait l’impact. L’éducation supérieure doit être encouragée au Ladakh, bénéficiant à tous les secteurs de la société, et renforçant l’économie de la région.

Enfin, le développement doit être durable et partagé, basé sur une meilleure communication entre les dirigeants 10, la société civile et la jeunesse. Plutôt que la sécurité militaire, c’est la prise en compte de l’individu que le Ladakh devrait mettre au centre de son développement : répondre aux besoins locaux, encourager le sens civique, l’harmonie entre les communautés et préserver son patrimoine naturel comme culturel.

Rumbac

Rumbac

  1.  les ladakhis sont très proches de la culture tibétaine, ils ne se considèrent pas vraiment comme des Indiens.
  2. La région du Ladakh fait partie de l’état Jammu et Kasmir.
  3. Elections législatives, mai 2014
  4. Il y a déjà deux étés, le département du tourisme recensait 190.000 visiteurs pour l’année, la grande majorité d’entre eux Indiens. Sur les 50.000 étrangers qui viennent tous les ans environ un dixième est français
  5. En effet, les Ladakhis refusent de travailler dans le bâtiment  ou dans des emplois de service non prestigieux, comme cuisinier, par exemple. Ces postes sont donc offerts aux Indiens ou Népalis plus pauvres et saisonniers, travaillant pour de riches propriétaires Ladakhis dans des conditions déplorables. Voir mon article Les petites mains.
  6. Comme le barrage d’Alchi, sensé apporter une fois pour toutes une réponse à l’absence de courant au Ladakh. Avant sa construction en 2011 seuls les habitants de Leh avaient accès à trois ou quatre heures d’électricité par jour, réparti sur le matin et le soir, grâce à une centrale à pétrole au centre de la ville.
  7. Dans notre petite école comme dans la grande majorité des maisons et hôtels à Leh, l’hiver la tuyauterie de la maison est inutilisable a cause de la température -tout gèle. L’été ce n’est pas strictement l’eau “courante” dont nous bénéficions. Tous les 3 jours il faut remplir une citerne sur le toit àvec l’eau tiré de la nappe phréatique par une pompe commune. Depuis la citerne l’eau  l’eau fait alors son chemin jusqu’aux robinets
  8. Il n’y a pas de toilettes publiques en ville, et Leh, la capitale, est en ce moment en train de construire son premier égout, pour une ville dépassant déjà les 30 000 personnes. Sans parler du système de gestion des déchets, inexistant !
  9. Voir début du post. L’augmentation du crime reporté n’est peut-être qu’une conséquence de la libération de la parole. Quand à l’opposition d’un Ladakh mythique interdépendant avec une modernité occidentale individualiste, matérialiste et maléfique, il s’agit de la considérer avec précaution.
  10. Politiques et religieux.