Ça y est… Fini les engelures, la doudoune, le cache-nez, la morve au nez qui gèle, la couche de 10 cm de glace dans les seaux d’eau à briser chaque matin pour se laver en arrêtant de respirer, les huit couvertures qui interdisent de bouger, la sensation constante du froid qui empêche de se relâcher ! À nous les treks, les tee-shirts, les coups de soleil, les pics nics, l’eau courante ! Dans un mois, la route qui nous relie au reste de l’Inde ouvrira et on pourra enfin manger autre chose que des pommes de terre, du chou et des carottes ! La grande vie quoi !

Depuis quelques jours, le soleil a retrouvé toute sa puissance, il inonde de sa chaleur la vallée désertique, réchauffe mon corps et mes pensées. Pas une goutte de pluie depuis plus de six mois, pas une once d’herbe non plus. Nima (c’est son nom en Ladakhi) n’a rien à bruler, excepté l’ocre des peaux et des roches. Les femmes l’évitent, soucieuse de ne pas se faire voler cette jeunesse qui s’envole vite ici. Enrubannées dans des voiles dont seuls leurs yeux émergent, elles commencent les premiers travaux agricoles. Elles suivent le zo (hybride de yak et de vache) harnaché par un soc de bois qui laboure la terre, guidé par le chant ancestral. La technique n’a pas changé depuis des siècles.

Chaque jour, la mélodie de celui qui murmure à l’oreille du zo parvient d’un champ différent car tous les aspects du travail agricole sont effectués en solidarité. À tour de rôle dans les villages, les voisins, la famille, les amis participeront au labourage, à la semence et à la récolte de chaque petite oasis de terre arable au milieu du désert de pierres.

Comment ne pas être fasciné par ce système solidaire quand on vient d’un pays où l’économie s’appuie sur la jungle concurrentielle ? Vivre ici, dans un climat si hostile, aiguise certainement l’esprit. Sans cette entraide pas de survie. Le peu de ressources force le respect pour celles-ci et développe l’ingéniosité, on ne peut que rester béat devant le système de canalisation de l’eau construit et constamment amélioré par des dizaines de générations depuis les glaciers haut perchés jusqu’aux minuscules parcelles de terre au creux des vallées.

Mais tout ceci est en mutation pour le meilleur et pour le pire. Le tourisme, autorisé depuis 1974, imprègne le Ladakh de nouvelles valeurs. Une véritable différence s’est creusée entre Leh – où la concurrence et l’avidité commencent à faire leur lit avec les capitaux faramineux que le tourisme apporte avec lui – et les villages que les routes n’atteignent pas encore. Dans ces petits hameaux qu’on ne peut découvrir qu’en randonnant et où on dort chez l’habitant, des règles ont été posées : chaque jour une seule maison peut accueillir les touristes de passage. Le lundi chez Dolma, le mardi chez Tenzin, le mercredi chez Padma, on sent la sagesse ladakhi du vivre-ensemble qui privilégie la relation avec ses voisins plus que l’appât du gain.

Je m’insurge silencieusement contre ces touristes à la recherche de « l’authentique », qui aimeraient bien se débarrasser des poteaux électriques fraichement plantés dans ces petits villages pour prendre la photo la plus exotique possible. Ils pourront la mettre sur la cheminée une fois rentrés, eux pour qui l’hiver sera doux, entouré par tout le confort moderne. Les ladakhis ont le droit au développement, n’en déplaise aux touristes en mal de dépaysement. Il ya encore 5 ans à Leh, on n’avait l’électricité que 3 h par jour malgré des hivers à -20 degrés, et sans parler des villages.. L’accès au soin et à l’éducation s’est développé grâce aux nouvelles routes, mais c’est vrai qu’un touriste en trek n’aime pas croiser cette route bétonnée, ce n’est pas pour ça qu’il a payé.

Installation électrique dans la vallée de  la Nubra

Installation électrique dans la vallée de la Nubra, juin 2014

Les villages ont conservé un mode de vie traditionnel. La capitale est par contre le véritable laboratoire d’un monde en mutation. La grande majorité des habitants vivaient de l’agriculture, aujourd’hui le tourisme a pris sa place. Les hôtels, restaurants, agences de tourisme, magasins de souvenirs ont fleuri puis pullulé. Aujourd’hui, un quartier entier de Leh est pensé pour le tourisme (Chanspa road). Celui-ci est complètement éteint en hiver car aucun ladakhi n’y vit, n’y fait son marché ou n’y prie. Un monde artificiel et consumériste qui défigure le paysage, aux antipodes du voyage. En sortant des terrasses où on peut boire une vodka et manger une pizza, on pourra acheter un moulin à prières fabriqué en série et passer la soirée à écouter de la techno en causant spiritualité bouddhiste sans n’avoir jamais croisé un Ladakhi.

Bien sûr, dès qu’on s’écarte un peu (il suffit d’une rue tellement l’espace est parqué) et qu’on retrouve le marché local, on respire enfin. Cela fait un an et demi que j’habite ici et je suis plus que jamais émerveillé par la sérénité qui s’y dégage.

Les ladakhis ont un truc de luxe : le temps. Pendant trois mois en été tout le monde s’active pour profiter de la manne touristique et travailler aux champs, le reste du temps tout s’arrête pour la majorité qui vit du tourisme. Pour d’autres qui travaillent pour le gouvernement, c’est légèrement différent. Eux sont sensés travailler toute l’année bien que l’organisation chaotique, à des années-lumière du travail ultra-rationalisé de l’Ouest, fait que beaucoup sont payés à ne rien faire – ou pas grand-chose. Les professeurs des écoles publiques sont absents en permanence, les employés administratifs ne rejoignent pas les lieux d’affectations perdus au fin fond des vallées, les superviseurs peuvent s’abstenir de superviser.

Dans les bureaux, un œil européen pourrait se demander pourquoi quatre personnes font le travail qu’un seule pourrait assumer. Du coup, il faut avouer qu’une ambiance carrément détendue y règne, les employés chantonnent sur fond de musique ladakhi, on cause autour du thé au beurre entourés par des piles poussiéreuses de papiers, presque rien n’est informatisé. Quand on a besoin d’effectuer une démarche, on sait en se rendant dans les services municipaux, que pendant deux semaines, on va nous chanter la douce sérénade du « revenez demain » – comme d’ailleurs chez n’importe quel fournisseur de service. Du dhobi (qui lave les vêtements) à l’électricien en passant par le charpentier. Rien ne presse à vrai dire, il faut être patient et se défaire du souci d’efficacité et de rendement auquel notre société d’origine nous a habitués. Au début, on maudissait le temps perdu, maintenant on sourit, habitué à la mélodie nonchalante de l’administration indienne. C’est tout de même un véritable problème pour les Ladakhis qui tentent de mettre en action leur esprit d’initiative, sans cesse freinés par la lenteur et le manque de professionnalisme qu’on retrouve aux différentes échelles de la société.

Une des premières questions que nous pose au téléphone le public intéressé par nos cours est de savoir si les professeurs sont Ladakhis ou Français. Ils ne font pas confiance à la régularité, la ponctualité, les qualifications et les méthodes des enseignants locaux. Ils nous expliquent cela avec un fatalisme plein d’humour. Un symptôme criant de cette attitude qu’on retrouve partout en Inde est le label « export quality » apposé sur certains biens de consommation pour dire à peine implicitement que ce qui est produit pour le marché indien est de mauvaise qualité. Inversement, on peut faire confiance aux biens proposés à l’export. C’est à vrai dire une véritable arnaque marketing car ses produits sont distribués uniquement en Inde.

Le travail s’arrête pour beaucoup en hiver, y compris les écoliers qui prennent 3 mois de vacances. C’est le moment de profiter de la famille, des amis, de prendre le temps de vivre. Le stress n’existe pas ici. Quand je parle à mes élèves du temps de travail en France, les fameuses 35 h, et que je leur demande d’établir des comparaisons, ça les fait doucement rigoler. La plupart sont guides, ils m’expliquent qu’ils travaillent trois mois dans l’année, le reste du temps « c’est le week-end ». sic

Bien sûr ici, pas de retraite, excepté pour ceux qui travaillent pour le gouvernement. Cependant, étant donné la force de la cellule familiale, les personnes âgées sont assurées que leurs enfants et petits enfants s’occuperont d’eux.

Même les élèves les plus ouverts sur les valeurs de l’Ouest sont profondément choqués par l’idée qu’on puisse « mettre » ses parents en maison de retraite. Je suis ici déchirée entre mes valeurs individualistes occidentales et le bon sens qui se dégagent de leurs paroles. La place des grands-parents dans la famille est assurée car ils restent, entre autres, une force de travail. Ils continuent d’aller au champ, les vieilles femmes vendent les légumes aux marchés, tissent la laine ou préparent le beurre et le fromage séché.

Les femmes ici sont d’ailleurs considérées comme totalement aptes aux travaux physiques les plus rudes. Et dans toute l’Inde, ce sont majoritairement celles-ci qui les assument. Mes élèves sont toujours à la recherche d’un « truc » pour deviner le genre des mots en français. Je demandais à Karma « est-ce que table, c’est masculin ou féminin ? » Il me répond que « table ça doit être féminin, parce que ça porte beaucoup de choses ! »

Alors que je vous écris, Roshan, mon petit voisin népali m’appelle de sa voix aiguë « Namasté Namasté ! » et me rappelle sans le savoir que je ne peux parler des travaux de force sans parler du labeur de ces familles entières qui ont quitté le Népal pour gagner leurs vies au Ladakh.

Ce sont eux qui font le boulot ici, les petites mains qui permettent à la région de suivre le flow économique du tourisme.lls construisent les hôtels, les guest house, les routes. Ce sont eux qui sont en cuisine dans les restaurants, ils portent aussi les sacs des touristes à flanc de montagne.

Jeunes filles-mères népalis, mar 15

Jeunes filles-mères Népalis, mars 2015

Parmi ces hommes et femmes qui ne coutent pas cher aux Ladakhis et qui pourtant gagnent plus ici que chez eux, on trouve aussi quelques Indiens des plaines, des Biharis en majorité. Mêlé à eux, des enfants à la peau sombre qui font office de « Tchotou » – littéralement ça veut dire « le petit » et son rôle c’est d’être bon à tout faire dans les shops et les restaurants. Des gamins de dix ans qui ont pas mal de kilomètres au compteur, avec des airs étonnés qu’on leur dise bonjour. Venant du Rajasthan, les tatoueuses au henné, les cordonniers ambulants mais aussi les petites mendiantes aux cheveux fous et à la beauté désarmante débarqueront en juin avec les touristes et repartiront avec eux.

Les Ladakhis ne mendient pas. Quel étonnement dans le regard de mes élèves quand je leur explique qu’il ya des SDF et des mendiants à Paris. Évidemment, car jusque-là Paris c’était pour eux la capitale du parfum et de l’élégance, la destination rêvée de ces lunes de miel dépeintes par les Bollywood sirupeux qui font fureur ici.

Quand on leur montre « La Haine », comment dire… c’est un choc. Mais l’attirance pour un glamour désincarné laisse place à un intérêt bien ancré pour les problématiques et les multiples facettes de la société française. Bon modèle à suivre pour les Ladakhis comme pour les touristes car on est tous « l’autre » de quelqu’un, source de fantasmes et de stéréotypes.

Mais revenons au Ladakh : le propriétaire du terrain où se trouve notre école a décidé de profiter du boom touristique et de construire un hôtel. Jamyang, dans sa course nonchalante aux roupies fait appel à des Népalis qui vont rester là plus d’un an pour mettre sur pied son futur hôtel. Ils vivent entassés dans des tentes, des maisons de fortunes à côté du chantier. Les adultes travaillent sans même une brouette, transportant les pierres sur leurs dos musclés.

Je pense aussi à ces femmes biharis à 4500 m d’altitudes en train de réparer les routes de haute montagne. Des enfants en bas âge contre leur sein, enrubannés dans un palimpseste de voiles. Leurs yeux verts se lèvent au passage des jeeps, deux ilots de couleur qui éclipsent les corps terreux.

« Bahin Bahin ! ». Roshan, sa petite sœur dans les bras, insiste pour que je vienne les rejoindre. Le chantier de la guest-house est leur espace de jeu. Des bouteilles vides, un bout de pneu. Il s’amuse, pour preuve les sourires poussiéreux. Pas de pathos ici, juste des enfants qui jouent comme tous les enfants du monde. Roshan me tend sa petite moto faite de deux bouts de fer et deux capsules de bière. Je lui dis « merci » en français, ça le fait bien rigoler ! Il part en trombe répéter le mot nouveau à ses copains en train de jouer au cricket ! Il ne sait pas lire, ni écrire, il a déjà beaucoup voyagé et galéré mais je vous assure qu’il sait rire. J’entends au loin un concert de petites voix crier gaiement des « mercis » aux accents népali !

Roshan et sa petite soeur, mars 2015

Roshan et sa petite soeur, mars 2015