En venant au Ladakh, j’ai découvert la montagne et son corps à corps, la randonnée. Lors des premières excursions, mon sac à dos était alourdi par la peur : peur de ne pas être à la hauteur étant donné le manque d’évaluation que j’avais de ma condition physique, peur de l’inconnu que mon inexpérience ne pouvait que nourrir, peur de voir la force de mon mental se raréfier au même rythme que l’oxygène des hautes altitudes.

L’activité sportive soutenue relevait pour moi de l’enfance, de lointains souvenirs ; de ces années d’entrainement, de stages et de compétitions. Des flashs faits de pures sensations ; le crissement des chaussures de tennis de table sur le parquet de la grande salle, la complainte rebondie et molle des balles perdues qu’il faut aller ramasser, la vigueur de leurs percussions quand les échanges fusent. Et puis aussi ces liens humains, les encouragements de mon équipe criés dans mon dos, la solidarité qui étire les sourires lors de ces troisièmes jours de stages où les courbatures se mettent à parler. La voix puissante de l’entraineur (Philippe pour les autres, Papa pour moi) couvre ce monde. Je l’entends encore donner les instructions d’entrainement derrière son épaisse moustache. Je vois le respect que lui portaient les autres joueurs, je sens encore la fierté que j’espérais lui inspirer.

Chaque sport porte des valeurs : le dépassement de soi, l’esprit d’équipe, le respect de l’adversaire ou encore l’apprentissage de la liberté au sein d’un système de règles… Pourtant j’ai l’impression que l’outdoor embrasse quelque chose d’unique, une philosophie qui concentre et métaphorise la vie.

Après quatre heures de marche entre 3400 et 4000 mètres, je suis au pied du Stok-la. Enfin, l’expression n’est pas vraiment adéquate, je serais plutôt en train de chatouiller ses orteils… Il me fait face, me surplombe, stoïque et magnanime. Il y a encore une heure, depuis le minuscule village de Rumbac je pouvais voir son sommet. À présent, la vallée désertique a fait place au grand blanc. Éblouie, je chausse mes lunettes, lève les yeux au ciel et tente d’en apercevoir le bout. En vain. Un coup d’œil vers Loup dont les yeux émerveillés semblent dire « 1000m de dénivelé », je me retourne pour attraper le regard de Rohit.

Rohit a grandi à Bombay et a lâché son métier d’ingénieur informatique pour devenir guide de montagne et méditer. Il a beaucoup voyagé, est tombé amoureux de la Bretagne. Quand un Indien me parle avec amour de Landerneau, forcément il gagne des points… Il passe pour la première fois l’hiver au Ladakh et a décidé d’en profiter pour apprendre le français à l’Alliance. C’est devenu un pote.

 

Rohit, Zingchen to Stok, jan 2015

« Now we’re talking », voilà ce que je lui dis en me retournant, son air sage acquiesce calmement, j’ai toujours du mal à lire ses expressions. Jusqu’ici, c’était de la rigolade. Maintenant commence le vrai challenge. Nous avons décidé de faire ces 25 km de trek en une journée alors que les touristes le font en deux. Il est déjà 13 h, nous n’avons pas tout notre temps pour grimper le col, redescendre la vallée pendant 3 h pour enfin retrouver la route; arriver au village de Stok avant que la nuit tombe.

Bien sûr en km, la montée du Stok-la (« La » veut dire col en Ladakhi) ne représente pas grand-chose, pourtant c’est ce qui mettra le plus de temps. La neige et la montée rapide en altitude changent complètement la donne.Je me rappelle de mes expériences précédentes de col et je sais qu’il est plus que nécessaire de commencer l’ascension avec un moral béton, ne pas se laisser décourager par les proportions. C’est un moment critique ou je décide quoi faire de ma conscience de la difficulté. Je ne veux pas éradiquer l’appréhension, car je sais que bien canalisée elle nourrit la motivation en promettant à l’ego une satisfaction digne de ce nom.

Après un encas fait de sucre et de gras, on attaque. Loup dix mètres devant, moi au milieu et Rohit qui profite de ne pas être là en tant que guide pour rester derrière. J’aime cette place en montée. Premiers craquements de la neige sous les pieds, j’essaie de caler mes pas dans ceux de Loup pour profiter des petits escaliers qu’il forme sur son passage. J’allonge donc mes foulées avant de laisser tomber, car décidément il est vraiment trop grand. J’entends les battements de mon cœur dans ma poitrine, je m’arrête juste avant d’avant d’avoir besoin d’une trop longue récupération. En me tenant sur mes genoux pliés, je lève la tête et aperçoit Loup lui aussi à l’arrêt ; 4300m, l’altitude fait son effet. À cette hauteur, on est très vite à bout de souffle (et on maudit sa dernière cigarette) mais en comparaison avec l’intensité de la fatigue, la récupération est rapide.Avant d’être complètement remise, je reprends la route, la neige maintenant jusqu’aux mollets ; le dénivelé s’intensifie. J’ai du mal à garder mon équilibre. Rohit juste derrière moi s’en aperçoit et me propose ses bâtons de marche, j’accepte avec joie. Son attention me donne du baume au cœur.

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Zingchen to Stok, jan 2015

J’ai appris à ne pas regarder le bout du chemin mais à découper mes objectifs. Je vais jusqu’à ce bout de rocher, et après on verra. Chaque réussite de petits objectifs renforce la confiance en soi et permet de continuer. N’avez-vous jamais entendu cette parole qui dans des moments durs tente de soulager : « Un pas après l’autre ». À 4500 mètres d’altitude, la métaphore se vit au sens propre.

Ça commence sérieusement à ressembler à de l’alpinisme et nous ne sommes pas vraiment équipés pour. Loup a pris de l’avance et je ne vois plus le chemin. Difficile de creuser la montagne sans chaussures de neige, sans crampons. Tous les 5 à 6 pas, on fait une pause. Je me retourne pour regarder le paysage, époustouflant. Nous sommes maintenant assez haut pour apercevoir les chaines de montagnes s’étalant à perte de vue. Ocre, violet, vert, les couleurs du toit du monde se déploient comme autant de possibles. Je profite de cette récompense, ce point de vue inédit sur le monde qu’offre l’effort. Je suis un peu dissoute dans ma contemplation jusqu’à ce que mes pieds me rappellent vite que je dois continuer à bouger. Il commence à faire très froid. En l’espace de cinq minutes, le bleu du ciel s’est évanoui laissant place à un blanc dont on devine déjà les menaces grises. Le vent fouette ma peau, je remonte mon cache-nez et reprend la marche.

Le Stok-la, au fond de la vallée du village de Rumbac, jan 2015

4600 m. Mon corps s’affole, j’ai du mal à respirer. Il transpire à cause de l’effort de plus en soutenu mais mes mains et mes pieds sont si froids que je ne les sens plus, je n’arrive plus à bouger mes doigts, on dirait des blocs de douleurs. Étrange sensation.

Cette fois-ci, je tente d’apercevoir le sommet dans l’espoir d’être soulagé de la distance restante mais ce n’est pas une bonne idée… Pendant un quart de seconde, je sens mon moral prêt à flancher. Chaque pas dans la neige jusqu’au genou me demande beaucoup d’énergie, je ne peux pas me permettre de me reposer pour récupérer, car le froid lui, n’attend pas pour mordre.Ca fait deux heures que nous avons entamé la montée, six heures que nous marchons ; ce matin me semble dater d’avant-hier.

Zingchen to Stok,Village de Rumbac, jan 2015

J’attrape dans mon sac un carré de courage gout chocolat et je l’avale avec ma frustration. Je veux reprendre le contrôle. Des scénarios alternatifs se présentent à ma conscience. Je vois distinctement comment mes pensées pourraient cheminer sur le versant ruineux de la crête en me laissant sur place. Je les connais ces pensées qui surgissent en avalanche, emportent le réel sur leur passage en copulant allègrement pour creuser le lit de la rage. Colère de la toute-puissance niée, renvoyée à son statut de fantasme. Puis c’est la régression qui doucement entre en scène ; envie d’être un enfant, qu’un adulte enjambe les montagnes avec aisance et que ses grands bras me sortent de là. Image en creux du foyer, de la chaleur, de la sécurité. Mais il n’y a pas de porte de sortie, pas de sauveur, pas de magie et une fois arrivé en haut du col, il faudra encore marcher trois heures avant d’arriver à bon port.. Une autoroute est tracée pour se complaire dans l’apitoiement, se tromper d’ennemi en l’extériorisant.

Zingchen to Stok, jan 2015

Je regarde donc ces chaines de pensée se former en un quart de seconde, soulagée de voir que j’apprends à de ne pas être dupe des stratégies autodestructrices et des jouissances régressives de mon esprit. Regarder ses représentations en spectateur c’est déjà s’en être extrait, avoir fait le pas de côté qui permet de les observer et de déshabiller les fantasmes morbides qui les habillent en réalités.

J’opte donc pour un autre scénario. Ici, rentre en scène l’ego si décrié et pourtant véritable moteur quand on l’utilise à bon escient. Je sais qu’au sommet m’attend la fin de la souffrance mais aussi une image dont je pourrais être fière, la mienne. La randonnée, d’une manière très épurée permet de se fixer un objectif, de le remplir et d’en jouir. Relativement, c’est une façon assez facile (il suffit de faire un pas après l’autre) de se réconcilier avec soi en se prouvant qu’on est capable, que la réalité est pour un temps à la hauteur de l’idéal de soi.

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Villageoise de Rumbac, jan 2015

Ça donne des ailes. Exactement comme la logique de l’échec, le sentiment de réussite s’installe dans la répétition, un succès ouvre la voie aux autres. Rien de providentiel là-dedans. On peut projeter sa confiance sur l’avenir de ses actes, car les expériences passées nous ont progressivement prouvé, l’une après l’autre, que c’était possible. Il s’agit de croire en soi : dans un acte qui relève de la foi ; d’un désir projeté sur soi et sur le monde mais d’une foi modelée par la force de l’habitude.

C’est là où le vécu joue un rôle primordial en montagne. Bien que je sois loin d’être une routière de l’Himalaya, je peux grâce à mes quelques expériences me faire une idée des efforts qui vont m’être demandés, mesurer la difficulté, contrôler mes représentations. Dans la difficulté et face à l’inconnu l’esprit divague, fantasme, projette ce qui lui manque de connaissance sur un horizon effrayant dont on ne peut circonscrire les limites… Comme lors d’une maladie dont on ne connait pas le climax (est-ce que je vais souffrir encore plus ? encore longtemps ? d’autres symptômes vont-ils apparaître ?) et la résolution. Même si c’est un mauvais moment à passer, en connaissant son déroulement on l’affronte avec beaucoup plus de sérénité.

Zingchen to Stok, jan 2015

J’avance mine de rien, je peux maintenant regarder la crête sans cette sensation de vertige inversé. J’aimerais prendre des photos mais mon corps n’a pas l’air d’accord. Loup est en haut ça y est, il agite les bras pour nous faire signe. Rohit, malgré son mal de tête répond en souriant. Je le vois pâlir depuis une trentaine de mètres, je suis un peu inquiète, le mal d’altitude plane au-dessus de sa tête mais je fais confiance à son expérience, à sa lecture de ses sensations. Je me retourne quand même tous les cinq mètres pour vérifier que tout va bien.

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Col de Pyang, dec 2014

La vie du groupe, sa cohésion est si importante. Se sentir en confiance avec ses coéquipiers, en dehors des stupides luttes d’ego, monter ensemble ou ne pas monter. Exprimer sa frustration et sa souffrance ou non, contaminer les autres avec sa rage ou pas. Dire qu’on en peut plus, craquer en maudissant la terre entière (et ses compagnons), se plaindre, c’est faire exister son désespoir dans le monde, l’offrir à l’autre qui lutte aussi. Alors qu’en le gardant bien au chaud à l’intérieur, on peut tenter de le regarder, de le de raisonner et de la canaliser.

Un « Alleeeeeez » sort de moi et se perd dans la montagne. J’entends Rohit derrière soufflant un « On y va » avec son français de Bombay. La solidarité s’exprime alors que je vois sur ma montre que nous avons dépassé l’altitude du Mont-Blanc. À bout de souffle, on accélère un peu, excités par le gout de l’arrivée. Le luxe suprême c’est d’arriver avec joie, le moral à bloc. C’est avec un grand sourire épuisé que Loup et moi nous tombons dans les bras l’un de l’autre. Il souffre beaucoup du froid, car il est resté sur place un bon moment à nous attendre et Rohit à la nausée. On y est : 5000 m, -15 degrés, le vent glacé en rafale, on ne va pas trainer. Je me retourne et embrasse le paysage, le ciel noir fait saillir les montagnes escarpées, j’ai vraiment l’impression de faire face au Mordor.

Depuis le col,Stok-la, jan 2015

Après 5 minutes passées sur le col entre les drapeaux à prière, ces taches de couleur balayées par le vent dans ce paysage en noir et blanc, on s’apprête à continuer notre route en laissant le plus dur derrière nous. Encore 3 h de marche jusqu’à Stok, mais il ne s’agit que de descendre maintenant et perdre calmement le dénivelé que nous avons durement gagné.

Cela semble peut-être absurde et pourtant la montagne est pleine de sens. Plus précisément elle modifie la quête du sens, les pensées se focalisent sur l’essentiel, le corps et sa conservation monopolisent la conscience, affute les gestes, éradiquant les questions superflues. Ainsi elle offre ce sentiment d’immanence, dont le sens n’est pas à chercher dans un arrière monde ou un ultime ailleurs mais pousse bien sur terre. Il ne s’agit pourtant pas d’un arrêt de la pensée réflexive, d’un retour à un pseudo stade animal satisfait de sensation et d’immédiateté.

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Col de Pyang, dec 2014

Le dépassement de soi en milieu hostile demande de faire appel à son esprit critique, sa capacité à prendre de la distance pour ne pas être balayé par ses émotions et ses représentations, faire le deuil de sa toute-puissance pour bricoler au mieux avec soi. Savoir observer, analyser, dialoguer avec ces mécanismes de défense, ces barrages, ces fantasmes fondamentaux qui nous orientent et nous dirigent en tant que sujet. En bref, développer un savoir introspectif et interprétatif qui est singulier à chacun de nous.

En descendant cette montagne grimpée à la sueur de mon corps et de mes pensées, je me dis que le philosophe avait raison : « Il faut imaginer Sisyphe heureux ».